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Newsletter #3, January 2005

La tolérance au XVI siècle?

Por Valentine Zuber *, Executive Member of the Servetus International Society.

Un siècle d'historiographie

L'objet de cette étûde porte sur les historiens du XX' siècle qui ont travaillé sur l'histoire de la tolérance religieuse en Europe à l'époque moderne. On peut en effet distingûer deux péripdes en France au XX' siècle caractérisées par une véri­tal3le floraison d'ouvrages ou d'articles sur la tolérance reli­gieuse et plus particulièrement sur l'histoire de celle-ci. la première de ces périodes s'étend des toutes dernières années d..;' XIX. siècle au début de la Première Guerre mondiale. Cette période culmine en 1903 au moment de la commémoration de la mort de Michel Servet (1) à Genève (27 octobre 1553); la seconde commence approximativement à la fin de la Seconde Guerre mondiale (certains des historiens concernés avaient commencé à y travailler avant le conflit), culmine en 1953, avec le IV. centenaire de la mort du même Michel Servet - un personnage décidément bien emblématique... Cette période trouve son point d'orgue au moment de la déclaration Dignita­tis Humanae personnae, sur la liberté religieuse, du Concile Vatican Il (7 décembre 1965).

Cette première constation faite, il paraît inté­ressant de poser les problèmes suivants:

  • il faut d'abord s'efforcer de préciser le contenu que pouvaient donner à la notion si complexe de tolérance religieuse les différents historiens qui l'ont étudiée. Une recherche lexicographique sur le terme de tolérance au cours des siècles étudiés par ces historiens semble nécessaire;
  • on doit ensuite tenter de les mettre. en relation entre eux, d'une part. et ceux-ci avec leur époque, d'autre part. Un regard a poste­riori peut permettre de comprendre pourquoi il y a eu ainsi à deux moments différents un regain d'intérêt pour J'histoire de la tolérance religieuse;
  • enfin, à la suite de publications récentes, il est souhaitable de poser un regard critique sur ces chercheurs pour mesurer l'enjeu de leurs travaux en les replaçant dans leur contexte historique.

LA NOTION DE TOLÉRANCE

Figure 1. Statue de Michel Servet élevée en 1908 à Annemasse. par des libres-penseurs. Sculpteur: Clothilde Roch

L'étude d'un certain nombre de dictionnaires français du. XVII" siècle à, nos jours (2) permet de montrer assez clairement l'évolution d'une notion qui s'est beaucoup enrichie au cours des siècles. A la fin du XVII" siècle, la tolérance est synonyme de permission (Riche let, 1680), quand elle ne désigne pas ce qu'on est bien contraint d'accepter, sans l'approuver (Fure­tière, 1690, et Académie française, 1694). La tolérance n'est donc pas considérée comme une vertu mais comme un mal raisonnable. Dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. l'article Tolérance est un véritable plaidoyer pour celle-ci. Mais l'auteur fait une distinction entre la tolérance pratique indispensable et la tolérance spéculative (donc religieuse) beau­coup plus problématiqlje à ses yeux: «Nous n'entreprendrons point de fixer ici les bornes précises de la tolérance, de distinguer le sup­port charitable que la raison et l'humanité réclament en faveur des errans, d'avec cette coupable indifférence, qui nous fait voir sous le même aspect toutes les opinions des hommes. Nous prêchons la tolérance pratique, et non point la speculative; et l'on sent assez la différence qu'il y'a entre tolérer une religion et l'approuver. » La tolérance conserve ce sens restrictif et même péjoratif jusqu'à la fin du XIXe siècle (Académie française. 1879): « To­lérer, c'est supporter des choses qui d'elles ­mêmes ne sont pas bien, ou que l'on croit ne pas être bien.» L'aûteur de cette définition semble relativiser son jugement et mettre en cause la personne même qui tolère. Ce n'est pas forcément elle qui détient là vérite, le bien moral. La tolérance devient une sorte de vertu hautaine, puisqu'elle subordonne tout juge­ment à celui de l'individu. La tolérance reli­gieuse, elle, semble résulter de l'indifférence. Elle suppose une sorte de relativisme de la part du sujet vis-à-vis des religions qui paraît bien symptolnatique du dernier quart du XIXe siècle. Cela est aussi assez clair dans le Dic­tionnaire du républicain farouche Pierre La­rousse. Pour lui, la tolérance n’est en aucun cas une vertu chrétienne, et l'intolérance a fait son apparition dans le monde en même temps que le christianisme: La foi exclut toute idée de tolérance. Les musulmans ont agi comme les chrétiens; les huguenots ne se sont pas montrés moins cruels. Toute religion qui a la prétention d'être seule en possession de la vérité est fatalement intolérante. La philoso­phie seule peut admettre la tolérance comme un principe et la faire prévaloir; mais alors ce sera fait des religions puisqu'elle les placera toutes œx equo. »

Au XXe siècle, deux dictionnaires catholiques, le Dictionnaire de Théologie catholique (1946) et la New Catholic Encvclopedia (1967), présentent deux définitions sensiblement différentes. Le DTC définit la tolérance comme la permission d'un mal réel ou supposé. C'est encore une sorte de laissez-faire teinté de réprobation, ce n'est en aucun cas une vertu puisque l'objet auquel elle s'ap'plique est un mal. Pour la NCE, la tolérance n'est pas l'indif­férence. Ses auteurs soutiennent que les ca­tholiques restent divisés sur l'idée de tolé­rance: pour les libéraux en effet la tolérance n'est pas suffisante et la liberté religieuse est nécessaire. Ces deux ouvrages n'appartien­nent ni à la même époque ni au même espace socio-religieux. Entre les deux publications, a eu lieu le Concile Vatican II. La premièré s'est produite dans un pays majoritairement catho­lique, alors que la seconde survient dans un pays où le.catholicisme est minoritaire et confronté à la multiplicité des confessions protestantes. Qans un cas, c'est l'expression de ceux qui sont en position de tolérer, dans l'autre, celle de ceux qui sont tolérés.

Dans les dictionnaires laïques les plus récents, un nouveau concept est employé lorsqu'il s'agit de définir la tolérance, c'est la notion de respect de l'autre. On voit donc que la notion de tolérance s'est considérablèment modifiée au cours du temps. De la souffrance au rèspect, en passant, par l’indulgehce et la condescendance, les nuances sont de taille.

Elle est passée d'une appréciation négative, à un sens extrêmement positif, et ce glisse­ment, comme on vient de le voir, s'est effec­tué surtout dans la seconde moitié du XXe siècle.

LES HISTORIENS DE LA TOLERANCE RELIGIEUSE

Il convient maintenant d'étudier de plus près les deux périodes au XXe siècle pendant les­quelles on assiste à une multiplication des écrits historiques sur la tolérance religieuse.

La première est inscrite dans le débat passionné sur la laïcisation de l'Etat, avec, en 1905 la Séparation de l'Eglise et de l'Etat et la fin des cultes reconnus. Le rapport entre les peux est mis en évidence par la personnalité d’un.historien d'origine protestante, Ferdinand Buisson, qui a écrit en 1892 un volumineux ouvrage sur Sébastien Castellion (3), huma­niste du XVIe siècle ayant prôné la tolérance à la suite de l'exécution de Michel Servet. Paral­lèlement à ses recherches historiques, Ferdi­nand Buisson, a été un acteur de la vie politi­que d'alors. Cet inspecteur général de l'Ins­truction Publique a contribué à mettre en place et à défendre l'enseignement laïque, gratuit et obligatoire, selon les directives de Jules Ferry. Il a été d'autre part député radical-socialiste de 1902 à 1914 et a donc eu part à la décision de la Séparation. Comme le sous-titre de son ouvrage l'indique, Etudes sur les origines du protestantisme libéral en France, il établit une filiation directe entre les idées de Castellion et celles des protestants libéraux de l'époque. Il compare la protesta­tion de Castellion contre la tyrannie d'une Eglise établie comme celle de Genève avec la sienne contre l'intolérance des clercs et des pasteurs à la fin du XIXe siècle. Castellion devient une sorte de combattant au service de l'anticléricalisme, un ancêtre de la Laïcité.

Ferdinand Buisson n'a pas été le seul homme politique à s'intéresser à ce type de personna­ges historiques: Edooard Herriot, le maire radical et libre penseur de Lyon, a prononcé une conference (4) et publié un article sur Michel Servet dans les.Cahiers Rationalistes. Il

fait dé celui-ci (et iln’est pas le seul à cette époque) un des premiers libres penseurs, ce qui, pour un féru de théologie comme l'était Michel Servet n'est pas le moins paradoxal. La revue choisie montre bien que l'enjeu n'était plus seuleqlent la tolérance religieuse au sein des confèssions chrétiennes, mais surtout la tolérance des religions à l'égard des non­croyants, c'est-à-dire, au début du si'ècle, des libres penseurs et anticléricaux.

Figure 2: Statue de Michel Servet élevée en 1908 à Paris, en face de la mairie du XIVe arrondissement sur l'initiative d'Henri Rochefort. Sculpteur: Jean Baffier

Agrès la Seconde Guerre mondiale les recher­ches sur l'histoire de la tolérance religieuse sont inscrites dans une autre perspective. A là même époque, ont lieu les débats sur l'œcuménisme entre les différentes confessions chrétiennes: en. 1948 est créé le Conseil œcuménique des Eglises (COE) par certaines Eglises protéstantes, tandis qu'un groupe de chrétiens libéraux décident d'organiser un Congrès International pour la Tolérance, en 1953. Au sein de l'Eglise catholique, des petits groupes informels se réunissent pour discuter d'un rapprochement entre catholiques, protes­tants et orthodoxes. Les études sur Castellion et Servet sont à nouveau très nombreuses et accompagnées" par des recherches sur d'au­tres personnages ayant prôné la tolérance à l'époque moderne, comme Jean Bodin, Thierry Coornhert, jusqu'alors peu connus. Il est intéressant de mettre en lumière les liai­sons qui ont pu exister entre les pionniers de l' œcuménisme et les historiens de la tolérance. Jean-Pierre Massaut et Philippe Denis, dans un article consacré au Père Lecler (5), un jésuite, ont bien insisté sur le' rôle qu'avait joué l' Histoire de la tolérance au siècle de la Réforme de ce dernier (1955) dans les débats sur la liberté religieuse au Concile Vatican II. A contrario si le pasteur Marc Boegner, longtemps le Prési­dent de la Fédération protestante de France, et membre très actif du COE, a été un observa­teur attentif de ces discussions conciliaires, il est curieux de constater le peu de résonances qu'a eu dans la revue des livres du très confes­sionnel Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme français toute cette littérature historique de la tolérance. Les historiens de la tolérance étaient donc bien inscrits dans une démarche dynamique et engagée dans la poli­tique qui dépassait de beaucoup leur objet d'étude. On peut donc parler d'un véritable engagement - cause ou effet, la question est encore à débattre - de cette relecture histori­que.

COMMENTAIRES ACTUELS

Dans le même article, Jean-Pierre Massaut et Philippe Denis évoquent les critiques adres­sées au Père Lecler, principalement sur la forme de son étude. Celui-ci a en effet étudié les différentes formes d'intolérance religieuse par pays, ce qui l'a conduit à « oublier », tout en s'en justifiant, les cas italien et espagnol. Pourtant l'intolérance y était présente comme ailleurs, dans la mesure où le catholicisme y avait un statut de religion d'Etat et donc ex­cluait les autres. Un autre reproche a été fait au Père Lecler par l'historien Mario Turchetti dans une des dernières livraisons de la Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance (6). Il affirme que le Père Lecler conjointement avec d'au­tres historiens qu'il regroupe dans un même courant historiographique ont fait abusive­ment d'Erasme l'ancêtre spirituel de Castellion en matière de tolérance. Pour Turchetti, il s'agit d'une accusation grave de subjectivité historique. Il s'emploie alors tout au long de son article à repréciser les idées d'Erasme en la matière et à redéfinir une notion qui lui paraît plus conforme que celle de tolérance dans ses écrits: la sygkatabasis, ou condes­cendance, qui permet une relative concorde - on sait que pour l'auteur «concorde et tolérance» expriment deux réalités bien diffé­rentes. Il met finalement en garde les historiens, et en particulier ces historiens, contre la tentation d'appliquer trop rapidement une notion très «XXe siècle» de la tolérance à des époques où l'œcuménisme ou même la sim­ple coexistence de plusieurs religions dans un seul Etat était presque impensable et les avocats de la tolérance, de véritables margi­naux.

Comme nous l'avons vu, la notion de tolé­rance n'a pris cette valeur éminemment posi­tive universellement reconnue, que très tardi­vement, du moins en ce qui concerne la tolé­rance religieuse. Trop souvent, c'est avec l'esprit aveuglé par sa signification actuelle que les historiens et ils ne sont pas les seuls, recherchent ses manifestations dans les siè­cles passés. Or, au XVIe siècle, et même plus tard pour l'Eglise catholique, le problème crucial pour les Eglises n'était pas la tolérance mais la Vérité. Dans cette quête d'absolu, l'erreur supposée de l'autre était inacceptable car considérée comme extrêmement dange­reuse pour le salut des hommes. Pour extirper l'erreur, forcément lourdement condamnable, tous les moyens étaient bons, jusqu'à la condamnation à mort parfois.

Au XXe siècle, après le formidable ébranle­ment des convictions qu'a représenté la Se­conde Guerre mondiale avec son cortège de crimes jusqu'alors impensables, les termes ne peuvent définitivement plus se poser dans une dialectique réductrice entre la Vérité et l'Er­reur. A défaut de pouvoir persuader ou élimi­ner son adversaire religieux, il faut donc le tolérer et par un processus de pensée nou­veau, transformer cette tolérance nécessaire en vertu agissante. Il est donc plus que jamais nécessaire en tant qu'historiens de relativiser notre appréciation de la tolérance lorsque nous nous penchons sur le passé, et en parti­culier sur le passé des confessions chrétien­nes, alors que celui-ci continue malgré tout ànous interpeller souvent tragiquement.

*Agrégée de l'Université. Ecole Pratique des' Hautes Etudes. section des sciences religieuses.

(1) Michel SERVET né en 1509 ou 1511 à Villanueva prés de Saragosse en Espagne est un théologien-médecin qui se passionna pour les querelles théologiques entre catholiques et protestants. A Paris. où il étudia la médecine. il pressentit peut-être la petite circulation du sang. Il résida longtemps à Vienne dans le Dawphinè et y écrivit des o_vrages théologiques où il mettaitfen cause le dogme de la Trinité et le baptême des petits erifants_ Il fut condamné à être brûlé par l'inquisition catholique de Vienne mais réussit à s'échapper. Il fut finalement condamné à mort à l'instigation de Calvin et brûlé à Genéve le 27 octobre 1553.

(2) On été utilisés entre autres: Dictionnaire françois. RICHELET. P. Ed. Genéve. 1680. Dictionnaire Universel. FURE­TIERE. A.. ed. .préface de P. Bayle, La Haye- Rotterdam. 1690. Dictionnaire de l'Académie françoise. Paris. 1694. Dictionnairft de la langye française. LlTTRE. P.E" ed.",1863-1877. Dictionnaire de l'Académie française. Paris. 1879. Dictionnaire apologétique de la foi catholique. Paris. 1_23. Dictionnaire Larousse du XXe siécle. Paris. 1933. Dictionnaire de la théologie catholique (DTC). XV. Paris. 1946. New Catholic Encyclopedia (NCE),Washington. 1967. Dictionnaire Larousse. 6 vol" Paris. 1975. Dictionnalré'encyclopédique. QUILLET. ed" 1977-1986. Grand Larousse de la langue française. Paris. 1978.

(3) Ferdinand BUISSON, Sébastien Castellion, sa vie, son œuvre, 1515-1563, Paris. 1892. 2 volumes.

(4) Edouard HERRIOT, La vie et la passion de Michel Servet avec son portrait, conférence faite à Vienne le 10 mars 1907, Collection rationaliste, Paris, 1907.

(5) Philippe DENIS, Jean-Pierre MASSAUT. ”Le Père Lecler, la tolérance et le Concile », Recherches de Science religieuse 78. 1990. pp. 15-39.

(6) Mario TURCHETTI. "Une question mal posée: Erasme et la tolérance. L'idée de Sygkatabasis". Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance. 53. 1991. pp. 379-395.

 

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