Por Valentine Zuber *, Executive Member of the
Servetus International Society.
Un siècle d'historiographie
L'objet de cette étûde porte sur les historiens
du XX' siècle qui ont travaillé sur l'histoire de
la tolérance religieuse en Europe à l'époque
moderne. On peut en effet distingûer deux péripdes
en France au XX' siècle caractérisées par
une vérital3le floraison d'ouvrages ou d'articles
sur la tolérance religieuse et plus particulièrement
sur l'histoire de celle-ci. la première de ces périodes
s'étend des toutes dernières années d..;'
XIX. siècle au début de la Première Guerre
mondiale. Cette période culmine en 1903 au moment de la
commémoration de la mort de Michel Servet (1) à
Genève (27 octobre 1553); la seconde commence approximativement
à la fin de la Seconde Guerre mondiale (certains des historiens
concernés avaient commencé à y travailler
avant le conflit), culmine en 1953, avec le IV. centenaire de
la mort du même Michel Servet - un personnage décidément
bien emblématique... Cette période trouve son point
d'orgue au moment de la déclaration Dignitatis Humanae
personnae, sur la liberté religieuse, du Concile Vatican
Il (7 décembre 1965).
Cette première constation faite, il paraît intéressant
de poser les problèmes suivants:
- il faut d'abord s'efforcer de préciser le contenu
que pouvaient donner à la notion si complexe de tolérance
religieuse les différents historiens qui l'ont étudiée.
Une recherche lexicographique sur le terme de tolérance
au cours des siècles étudiés par ces historiens
semble nécessaire;
- on doit ensuite tenter de les mettre. en relation entre eux,
d'une part. et ceux-ci avec leur époque, d'autre part.
Un regard a posteriori peut permettre de comprendre pourquoi
il y a eu ainsi à deux moments différents un regain
d'intérêt pour J'histoire de la tolérance
religieuse;
- enfin, à la suite de publications récentes,
il est souhaitable de poser un regard critique sur ces chercheurs
pour mesurer l'enjeu de leurs travaux en les replaçant
dans leur contexte historique.
LA NOTION DE TOLÉRANCE
Figure 1. Statue de Michel Servet élevée
en 1908 à Annemasse. par des libres-penseurs. Sculpteur:
Clothilde Roch
L'étude
d'un certain nombre de dictionnaires français du. XVII"
siècle à, nos jours (2) permet de montrer assez
clairement l'évolution d'une notion qui s'est beaucoup
enrichie au cours des siècles. A la fin du XVII" siècle,
la tolérance est synonyme de permission (Riche let, 1680),
quand elle ne désigne pas ce qu'on est bien contraint d'accepter,
sans l'approuver (Furetière, 1690, et Académie
française, 1694). La tolérance n'est donc pas considérée
comme une vertu mais comme un mal raisonnable. Dans l'Encyclopédie
de Diderot et d'Alembert. l'article Tolérance est un véritable
plaidoyer pour celle-ci. Mais l'auteur fait une distinction entre
la tolérance pratique indispensable et la tolérance
spéculative (donc religieuse) beaucoup plus problématiqlje
à ses yeux: «Nous n'entreprendrons point de fixer
ici les bornes précises de la tolérance, de distinguer
le support charitable que la raison et l'humanité
réclament en faveur des errans, d'avec cette coupable indifférence,
qui nous fait voir sous le même aspect toutes les opinions
des hommes. Nous prêchons la tolérance pratique,
et non point la speculative; et l'on sent assez la différence
qu'il y'a entre tolérer une religion et l'approuver. »
La tolérance conserve ce sens restrictif et même
péjoratif jusqu'à la fin du XIXe siècle (Académie
française. 1879): « Tolérer, c'est supporter
des choses qui d'elles mêmes ne sont pas bien, ou que
l'on croit ne pas être bien.» L'aûteur de cette
définition semble relativiser son jugement et mettre en
cause la personne même qui tolère. Ce n'est pas forcément
elle qui détient là vérite, le bien moral.
La tolérance devient une sorte de vertu hautaine, puisqu'elle
subordonne tout jugement à celui de l'individu. La
tolérance religieuse, elle, semble résulter
de l'indifférence. Elle suppose une sorte de relativisme
de la part du sujet vis-à-vis des religions qui paraît
bien symptolnatique du dernier quart du XIXe siècle. Cela
est aussi assez clair dans le Dictionnaire du républicain
farouche Pierre Larousse. Pour lui, la tolérance n’est
en aucun cas une vertu chrétienne, et l'intolérance
a fait son apparition dans le monde en même temps que le
christianisme: La foi exclut toute idée de tolérance.
Les musulmans ont agi comme les chrétiens; les huguenots
ne se sont pas montrés moins cruels. Toute religion qui
a la prétention d'être seule en possession de la
vérité est fatalement intolérante. La philosophie
seule peut admettre la tolérance comme un principe et la
faire prévaloir; mais alors ce sera fait des religions
puisqu'elle les placera toutes œx equo. »
Au XXe siècle, deux dictionnaires catholiques, le Dictionnaire
de Théologie catholique (1946) et la New Catholic Encvclopedia
(1967), présentent deux définitions sensiblement
différentes. Le DTC définit la tolérance
comme la permission d'un mal réel ou supposé. C'est
encore une sorte de laissez-faire teinté de réprobation,
ce n'est en aucun cas une vertu puisque l'objet auquel elle s'ap'plique
est un mal. Pour la NCE, la tolérance n'est pas l'indifférence.
Ses auteurs soutiennent que les catholiques restent divisés
sur l'idée de tolérance: pour les libéraux
en effet la tolérance n'est pas suffisante et la liberté
religieuse est nécessaire. Ces deux ouvrages n'appartiennent
ni à la même époque ni au même espace
socio-religieux. Entre les deux publications, a eu lieu le Concile
Vatican II. La premièré s'est produite dans un pays
majoritairement catholique, alors que la seconde survient
dans un pays où le.catholicisme est minoritaire et confronté
à la multiplicité des confessions protestantes.
Qans un cas, c'est l'expression de ceux qui sont en position de
tolérer, dans l'autre, celle de ceux qui sont tolérés.
Dans les dictionnaires laïques les plus récents,
un nouveau concept est employé lorsqu'il s'agit de définir
la tolérance, c'est la notion de respect de l'autre. On
voit donc que la notion de tolérance s'est considérablèment
modifiée au cours du temps. De la souffrance au rèspect,
en passant, par l’indulgehce et la condescendance, les nuances
sont de taille.
Elle est passée d'une appréciation négative,
à un sens extrêmement positif, et ce glissement,
comme on vient de le voir, s'est effectué surtout
dans la seconde moitié du XXe siècle.
LES HISTORIENS DE LA TOLERANCE RELIGIEUSE
Il convient maintenant d'étudier de plus près les
deux périodes au XXe siècle pendant lesquelles
on assiste à une multiplication des écrits historiques
sur la tolérance religieuse.
La première est inscrite dans le débat passionné
sur la laïcisation de l'Etat, avec, en 1905 la Séparation
de l'Eglise et de l'Etat et la fin des cultes reconnus. Le rapport
entre les peux est mis en évidence par la personnalité
d’un.historien d'origine protestante, Ferdinand Buisson,
qui a écrit en 1892 un volumineux ouvrage sur Sébastien
Castellion (3), humaniste du XVIe siècle ayant prôné
la tolérance à la suite de l'exécution de
Michel Servet. Parallèlement à ses recherches
historiques, Ferdinand Buisson, a été un acteur
de la vie politique d'alors. Cet inspecteur général
de l'Instruction Publique a contribué à mettre
en place et à défendre l'enseignement laïque,
gratuit et obligatoire, selon les directives de Jules Ferry. Il
a été d'autre part député radical-socialiste
de 1902 à 1914 et a donc eu part à la décision
de la Séparation. Comme le sous-titre de son ouvrage l'indique,
Etudes sur les origines du protestantisme libéral en France,
il établit une filiation directe entre les idées
de Castellion et celles des protestants libéraux de l'époque.
Il compare la protestation de Castellion contre la tyrannie
d'une Eglise établie comme celle de Genève avec
la sienne contre l'intolérance des clercs et des pasteurs
à la fin du XIXe siècle. Castellion devient une
sorte de combattant au service de l'anticléricalisme, un
ancêtre de la Laïcité.
Ferdinand Buisson n'a pas été le seul homme politique
à s'intéresser à ce type de personnages
historiques: Edooard Herriot, le maire radical et libre penseur
de Lyon, a prononcé une conference (4) et publié
un article sur Michel Servet dans les.Cahiers Rationalistes. Il
fait dé celui-ci (et iln’est pas le seul à
cette époque) un des premiers libres penseurs, ce qui,
pour un féru de théologie comme l'était Michel
Servet n'est pas le moins paradoxal. La revue choisie montre bien
que l'enjeu n'était plus seuleqlent la tolérance
religieuse au sein des confèssions chrétiennes,
mais surtout la tolérance des religions à l'égard
des noncroyants, c'est-à-dire, au début du
si'ècle, des libres penseurs et anticléricaux.
Figure 2: Statue de Michel Servet élevée
en 1908 à Paris, en face de la mairie du XIVe arrondissement
sur l'initiative d'Henri Rochefort. Sculpteur: Jean Baffier
Agrès
la Seconde Guerre mondiale les recherches sur l'histoire
de la tolérance religieuse sont inscrites dans une autre
perspective. A là même époque, ont lieu les
débats sur l'œcuménisme entre les différentes
confessions chrétiennes: en. 1948 est créé
le Conseil œcuménique des Eglises (COE) par certaines
Eglises protéstantes, tandis qu'un groupe de chrétiens
libéraux décident d'organiser un Congrès
International pour la Tolérance, en 1953. Au sein de l'Eglise
catholique, des petits groupes informels se réunissent
pour discuter d'un rapprochement entre catholiques, protestants
et orthodoxes. Les études sur Castellion et Servet sont
à nouveau très nombreuses et accompagnées"
par des recherches sur d'autres personnages ayant prôné
la tolérance à l'époque moderne, comme Jean
Bodin, Thierry Coornhert, jusqu'alors peu connus. Il est intéressant
de mettre en lumière les liaisons qui ont pu exister
entre les pionniers de l' œcuménisme et les historiens
de la tolérance. Jean-Pierre Massaut et Philippe Denis,
dans un article consacré au Père Lecler (5), un
jésuite, ont bien insisté sur le' rôle qu'avait
joué l' Histoire de la tolérance au siècle
de la Réforme de ce dernier (1955) dans les débats
sur la liberté religieuse au Concile Vatican II. A contrario
si le pasteur Marc Boegner, longtemps le Président
de la Fédération protestante de France, et membre
très actif du COE, a été un observateur
attentif de ces discussions conciliaires, il est curieux de constater
le peu de résonances qu'a eu dans la revue des livres du
très confessionnel Bulletin de la Société
de l'Histoire du Protestantisme français toute cette littérature
historique de la tolérance. Les historiens de la tolérance
étaient donc bien inscrits dans une démarche dynamique
et engagée dans la politique qui dépassait
de beaucoup leur objet d'étude. On peut donc parler d'un
véritable engagement - cause ou effet, la question est
encore à débattre - de cette relecture historique.
COMMENTAIRES ACTUELS
Dans le même article, Jean-Pierre Massaut et Philippe Denis
évoquent les critiques adressées au Père
Lecler, principalement sur la forme de son étude. Celui-ci
a en effet étudié les différentes formes
d'intolérance religieuse par pays, ce qui l'a conduit à
« oublier », tout en s'en justifiant, les cas italien
et espagnol. Pourtant l'intolérance y était présente
comme ailleurs, dans la mesure où le catholicisme y avait
un statut de religion d'Etat et donc excluait les autres.
Un autre reproche a été fait au Père Lecler
par l'historien Mario Turchetti dans une des dernières
livraisons de la Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance
(6). Il affirme que le Père Lecler conjointement avec d'autres
historiens qu'il regroupe dans un même courant historiographique
ont fait abusivement d'Erasme l'ancêtre spirituel de
Castellion en matière de tolérance. Pour Turchetti,
il s'agit d'une accusation grave de subjectivité historique.
Il s'emploie alors tout au long de son article à repréciser
les idées d'Erasme en la matière et à redéfinir
une notion qui lui paraît plus conforme que celle de tolérance
dans ses écrits: la sygkatabasis, ou condescendance,
qui permet une relative concorde - on sait que pour l'auteur «concorde
et tolérance» expriment deux réalités
bien différentes. Il met finalement en garde les historiens,
et en particulier ces historiens, contre la tentation d'appliquer
trop rapidement une notion très «XXe siècle»
de la tolérance à des époques où l'œcuménisme
ou même la simple coexistence de plusieurs religions
dans un seul Etat était presque impensable et les avocats
de la tolérance, de véritables marginaux.
Comme nous l'avons vu, la notion de tolérance n'a
pris cette valeur éminemment positive universellement
reconnue, que très tardivement, du moins en ce qui
concerne la tolérance religieuse. Trop souvent, c'est
avec l'esprit aveuglé par sa signification actuelle que
les historiens et ils ne sont pas les seuls, recherchent ses manifestations
dans les siècles passés. Or, au XVIe siècle,
et même plus tard pour l'Eglise catholique, le problème
crucial pour les Eglises n'était pas la tolérance
mais la Vérité. Dans cette quête d'absolu,
l'erreur supposée de l'autre était inacceptable
car considérée comme extrêmement dangereuse
pour le salut des hommes. Pour extirper l'erreur, forcément
lourdement condamnable, tous les moyens étaient bons, jusqu'à
la condamnation à mort parfois.
Au XXe siècle, après le formidable ébranlement
des convictions qu'a représenté la Seconde
Guerre mondiale avec son cortège de crimes jusqu'alors
impensables, les termes ne peuvent définitivement plus
se poser dans une dialectique réductrice entre la Vérité
et l'Erreur. A défaut de pouvoir persuader ou éliminer
son adversaire religieux, il faut donc le tolérer et par
un processus de pensée nouveau, transformer cette
tolérance nécessaire en vertu agissante. Il est
donc plus que jamais nécessaire en tant qu'historiens de
relativiser notre appréciation de la tolérance lorsque
nous nous penchons sur le passé, et en particulier
sur le passé des confessions chrétiennes, alors
que celui-ci continue malgré tout ànous interpeller
souvent tragiquement.
*Agrégée de l'Université. Ecole Pratique
des' Hautes Etudes. section des sciences religieuses.
(1) Michel SERVET né en 1509 ou 1511 à Villanueva
prés de Saragosse en Espagne est un théologien-médecin
qui se passionna pour les querelles théologiques entre
catholiques et protestants. A Paris. où il étudia
la médecine. il pressentit peut-être la petite circulation
du sang. Il résida longtemps à Vienne dans le Dawphinè
et y écrivit des o_vrages théologiques où
il mettaitfen cause le dogme de la Trinité et le baptême
des petits erifants_ Il fut condamné à être
brûlé par l'inquisition catholique de Vienne mais
réussit à s'échapper. Il fut finalement condamné
à mort à l'instigation de Calvin et brûlé
à Genéve le 27 octobre 1553.
(2) On été utilisés entre autres: Dictionnaire
françois. RICHELET. P. Ed. Genéve. 1680. Dictionnaire
Universel. FURETIERE. A.. ed. .préface de P. Bayle,
La Haye- Rotterdam. 1690. Dictionnaire de l'Académie françoise.
Paris. 1694. Dictionnairft de la langye française. LlTTRE.
P.E" ed.",1863-1877. Dictionnaire de l'Académie
française. Paris. 1879. Dictionnaire apologétique
de la foi catholique. Paris. 1_23. Dictionnaire Larousse du XXe
siécle. Paris. 1933. Dictionnaire de la théologie
catholique (DTC). XV. Paris. 1946. New Catholic Encyclopedia (NCE),Washington.
1967. Dictionnaire Larousse. 6 vol" Paris. 1975. Dictionnalré'encyclopédique.
QUILLET. ed" 1977-1986. Grand Larousse de la langue française.
Paris. 1978.
(3) Ferdinand BUISSON, Sébastien Castellion, sa vie, son
œuvre, 1515-1563, Paris. 1892. 2 volumes.
(4) Edouard HERRIOT, La vie et la passion de Michel Servet avec
son portrait, conférence faite à Vienne le 10 mars
1907, Collection rationaliste, Paris, 1907.
(5) Philippe DENIS, Jean-Pierre MASSAUT. ”Le Père
Lecler, la tolérance et le Concile », Recherches
de Science religieuse 78. 1990. pp. 15-39.
(6) Mario TURCHETTI. "Une question mal posée: Erasme
et la tolérance. L'idée de Sygkatabasis". Bibliothèque
d'Humanisme et Renaissance. 53. 1991. pp. 379-395.