Passions genevoises en 1760
Par Elisabeth Badinter.
3,996 words
14 December 2002
Le Temps
French
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HISTOIRE. Une malheureuse histoire d'amour, «l'affaire
Vernes-Necker», ternit l'image idéale de la République
donnée par d'Alembert dans l'«Encyclopédie».
Trois ans après la publication de l'article «Genève»
dans l'Encyclopédie, la cité calviniste fut
le théâtre d'une douloureuse histoire d'amour
qui fit scandale bien au-delà des murs de la ville.
L'affaire remonta jusqu'à Paris, ou plus précisément
jusque dans le milieu intellectuel de la capitale, qui manifesta
sa totale incompréhension à l'égard de
la ville puritaine. Ce qu'il est convenu d'appeler «l'affaire
Vernes-Necker» jeta une ombre sur le tableau que d'Alembert
avait tracé de Genève et qui plaisait tant à
la nouvelle secte philosophique. Pour mieux décrire
ce petit Etat, exceptionnel en Europe, l'encyclopédiste,
qui pourtant n'aimait guère voyager, était venu
passer trois semaines sur place en août 1756. Demeurant
moitié à la campagne chez Voltaire, moitié
en ville, probablement chez Necker, le héros de l'histoire,
d'Alembert avait rencontré banquiers, savants, théologiens,
bref toute l'élite genevoise libérale.
Le modèle genevois Même s'il regrettait l'interdiction
du théâtre dans l'enceinte de la ville, il était
rentré en France, admiratif pour cette cité
de 24 000 habitants, aux m÷urs douces et modestes,
aux institutions si sages et démocratiques par comparaison
avec celles de la France, et où la religion raisonnable
tenait à distance mystères et miracles. Le philosophe,
ennemi du luxe, de l'irrationnel et de l'inégalité
qui régnaient à Paris fut séduit par
Genève. A lire l'article qu'il y consacra, la ville
n'était pas loin de figurer une sorte de petit paradis
terrestre. Obsédé du modèle français
dont il était fort critique, d'Alembert n'aperçut
que le côté positif des différences genevoises
sans en mesurer les conséquences parfois cruelles pour
ceux qui défiaient l'ordre établi. Emporté
par son enthousiasme, d'Alembert n'avait pas craint d'affirmer:
«Il n'y a peut-être point de ville où il
y ait plus de mariages heureux; Genève est sur ce point
à deux cents ans de nos m÷urs.» En un
sens, le propos n'était pas faux, les m÷urs
genevoises étaient aux antipodes de la dissipation
et du libertinage qui sévissaient dans les grandes
villes françaises, et particulièrement chez
ceux qui faisaient figure d'élite. Mais de là
à conclure qu'il y avait plus de mariages heureux à
Genève qu'ailleurs il y avait un pas que d'Alembert
avait peut-être franchi trop légèrement.
Quoi qu'il en soit, «l'affaire Vernes-Necker»
qui éclata peu de temps après vint, sinon le
démentir, du moins mettre un bémol à
l'optimisme du philosophe célibataire en montrant le
côté sombre du puritanisme genevois. Bien que
rares soient aujourd'hui les traces laissées par cette
affaire, elle fit grand bruit quand elle devint publique à
la fin de 1760, à cause de la qualité et de
la personnalité de ses protagonistes.
Les acteurs du drame Le mari, l'épouse et l'amant
n'appartenaient pas seulement à la meilleure société
genevoise, ils fréquentaient aussi nombre d'intellectuels
français qui eurent à connaître de leur
triste histoire. Le mari, Pierre Vernes (1724-1788), fils
d'un riche négociant citoyen de Genève, et négociant
lui-même, était le frère aîné
du pasteur Jacob Vernes (1728-1791), bien connu des dix-huitièmistes
par ses correspondances avec Voltaire et Rousseau. En 1750,
Pierre Vernes tomba follement amoureux de Dorothée
Goy, âgée de dix-huit ans et fille d'un simple
bourgeois, procureur de son état. La différence
de classe était patente et les parents Vernes ne voulaient
pas entendre parler de mariage. Les deux amoureux entretinrent
une liaison secrète et la jeune fille dut quitter Genève
avec sa mère pour accoucher dans le Pays de Vaud d'un
petit garçon en novembre 1751. L'enfant fut confié
à une nourrice rémunérée par Pierre
Vernes et les deux amants continuèrent de se voir,
toujours dans le plus grand secret. Finalement Pierre Vernes,
aidé de son frère pasteur, convainquit ses parents
de le laisser épouser Dorothée dont l'intelligence
et l'extrême beauté emportèrent les dernières
préventions parentales. Mais avant de se marier, il
fallut avouer l'adultère et l'enfant naturel. Les futurs
époux furent mis en prison pour «paillardise»
et n'en sortirent que pour se marier le 17 janvier 1753.
Le charme de Dorothée Ce début de vie conjugale
peu orthodoxe fut vite oublié par la bonne société
genevoise. La raison de cette amnésie était
due en grande partie à l'extrême rayonnement
de la nouvelle Madame Vernes. «Le public non seulement
pardonna, mais idolâtra cette femme. Jamais on ne vit
un pareil phénomène dans cette chaste et sainte
cité, écrit une contemporaine.» Belle,
cultivée, pleine d'esprit, elle était à
coup sûr dotée d'un charme peu commun qui suscitait
l'intérêt et le désir des hommes qui la
côtoyaient, à la mesure de la jalousie qu'elle
provoquait chez les femmes. Sa maison devint le salon le plus
couru de Genève. Un témoin raconte: «A
la seconde couche, elle prit un abcès à la place
sur laquelle on s'assoit, des empiriques la firent souffrir
le martyr pendant trois ans. Elle fut un exemple de stoïcisme,
sa chambre était une Académie, son lit le tribunal
des grâces, des vertus et du génie. Jamais femme
n'eut autant de genre de belle réputation.» Voltaire
la trouvait exquise, et plus encore. Le savant Le Sage fils
notait au lendemain d'un spectacle qu'il avait eu «la
satisfaction d'y voir paraître notre adorable convalescente
Mme Vernes». Son beau-frère, le pasteur en personne,
avait dû refouler ses sentiments par loyauté
envers son frère. Enfin, lors de son voyage à
Genève en 1754, Rousseau avait fait connaissance de
la belle malade et en gardait un souvenir impérissable.
Pas une lettre à Jacob Vernes qui ne mentionnât
la divine belle-s÷ur: «Je vous prie de me donner
particulièrement de ses nouvelles.» Quatre ans
plus tard, encore: «Quoi! cette aimable et chère
belle-s÷ur est toujours dans son lit. Que ne suis-je
auprès d'elle.» Ce n'était pas là
simple politesse de la part de Jean-Jacques. Ce dernier avait
été particulièrement impressionné
par Dorothée et tout le monde le savait à Genève.
Si bien que lorsque sa Lettre à d'Alembert fut lue
en ville vers septembre 1758, certains n'hésitèrent
pas à voir dans une note du livre consacrée
aux femmes de génie un hommage anonyme mais éclatant
rendu à Mme Vernes. Plus tard, d'autres virent en elle
l'inspiratrice de Julie dans la Nouvelle Héloïse.
Necker de Germany Le troisième protagoniste, Louis
Necker, dit «Necker de Germany», eut sa vie totalement
bouleversée par cette affaire. Fils d'un avocat originaire
de Brandebourg établi à Genève en 1725
et reçu «bourgeois» un an plus tard, Louis
était aussi le frère aîné de Jacques
Necker, le futur ministre des Finances de Louis XVI.
[Louis, brillant esprit, monta à Paris en 1755 pour
se perfectionner en mathématiques. D'Alembert remarqua
le jeune savant dont il devint l'ami. Mais Louis préféra
rentrer à Genève auprès de sa famille.
En 1759, il se retrouva veuf et seul avec trois enfants.]
Contrairement aux commérages après-coup des
malintentionnés, on a tout lieu de penser que cette
perte fut un vrai chagrin. Mais ce jeune homme si brillant
aimait le monde et le salon de Madame Vernes était
à coup sûr le lieu idéal pour tromper
sa douleur. Il en devint un habitué, fidèle
aux dîners qu'elle donnait plusieurs fois par semaine.
Le reste, on l'imagine aisément. Louis Necker, comme
tant d'autres, devint éperdument amoureux de son hôtesse,
laquelle partageait, selon toutes apparences, ses sentiments.
Furent-ils amants, comme on le crut, rien n'est moins sûr.
Mais durant l'année, au moins, que dura cette passion
secrète, de nombreuses lettres furent échangées
qui ne laissèrent aucun doute à ceux qui les
lurent. Ce sont d'ailleurs celles de Louis qui mirent le feu
aux poudres, si l'on peut dire... Le scandale Le mari, non
moins passionné que l'amant, fut bientôt jaloux.
La présence continuelle dans son salon de cet homme
plus jeune, plus spirituel et peut-être plus charmant
fit naître ses soupçons. Un jour de septembre
1760, profitant d'une absence de sa femme, il trouva le moyen
de s'emparer de plusieurs lettres de Necker. Elles confirmaient
son appréhension. La suite est racontée par
un témoin. «Le désespoir et la rage se
sont emparés de son âme, il a résolu de
se venger. Pour venir à son but, il a dissimulé
pendant quelques jours: il a engagé sa femme à
inviter Necker à souper avec d'autres personnes, et
ce jour-là (1er octobre 1760) il attendit Necker sur
son escalier avec un pistolet à grenaille. Necker arrivant,
Vernes lui lâcha son coup, non à dessein de le
tuer, mais seulement pour le punir par où il avait
péché. Necker esquiva une partie du coup dont
il reçut seulement quelques grains dans la cuisse.
Vernes se sauva, et l'on dit qu'il sortit la même nuit
de la ville en se faisant dévaler des murailles avec
des cordes. On dit qu'il est à Morges d'où il
a envoyé un cartel avec des menaces d'un désespéré.
Necker dès lors a gardé la chambre, disant qu'il
s'était fait mal en tombant.»Pour tenter d'étouffer
le scandale, la famille Vernes et le père Necker s'accordèrent
sur une version arrangée des événements.
Pierre Vernes risquant d'être poursuivi pour tentative
d'assassinat et Louis Necker pour adultère, les Vernes
ne déposèrent aucune plainte et Necker nia avoir
reçu un coup de pistolet. Dorothée acceptait
de quitter Genève avec une pension. Quand son mari
reviendrait, il n'aurait plus qu'à dire qu'elle l'avait
quitté et demander le divorce pour cause de «désertion
malicieuse». Pierre réfugié à Morges
et Necker à Germany, on put croire pendant quelques
jours que l'affaire était close. Mais c'était
oublier que le coup de pistolet avait été entendu
des voisins.
Réputations ruinées Dès le 13 octobre,
toute la ville est au courant et ce ne sont pas les femmes
les moins cruelles: «Toutes les femmes du quartier de
Mme Vernes dont elle avait excité l'envie sont déchaînées
contre son ingratitude et sa perfidie envers son mari, et
l'on n'épargne pas Necker.» Aux faits réels
s'ajoutent des détails sordides pour mieux salir l'amant
et la maîtresse. En témoignent les lettres de
Françoise de Constant Rebecque à son époux.
Dans la première, elle évoque le portefeuille
des lettres de Necker «depuis deux ans jusqu'à
présent, très amoureuses, très sales
et très injurieuses [pour le mari]». En vérité,
on ne retrouva que douze lettres dont nul ne connaît
les dates et la teneur aujourd'hui. Puis l'aristocrate genevoise
conclut: «Comme le mari veut le divorce, la femme doit
partir demain... mais ce qu'il y a à craindre, c'est
que Necker est si passionné qu'on a peur qu'il n'abandonne
ses enfants et ne la suive. Ce qu'il y a encore d'affreux,
c'est que le mari prétend que le dernier de ses enfants
n'est pas de lui et le veut déjeter [sic]. Voilà
de grandes horreurs.» Dès le lendemain, Mme de
Constant Rebecque remet cela avec de nouveaux détails:
«On n'est occupé que de l'affaire Necker. Depuis
le Conseil jusqu'au savetier, elle fait un bruit horrible.
On a ôté hier les enfants à Mme Vernes
et elle est partie ce matin pour la Savoie... Le mari est
à Morges fort malade et Necker est au lit, prêt
à se casser la tête... Voilà deux personnes
qui s'étaient fait des réputations tombées
en bas. Cette femme est une grande malheureuse; son mari l'a
tirée de la crasse, l'a soignée de ses maux,
l'a adorée et l'adore encore... Elle forma son intrigue
avec Necker, du vivant de sa femme qui, à ce qu'on
prétend, en est morte de chagrin.» Avant même
que l'affaire ne soit jugée, c'est Dorothée
qui est unanimement condamnée par la rumeur publique.
Et de façon générale, les femmes plaignent
le mari et les hommes, l'amant... Le 13 octobre, l'affaire
est évoquée au Petit Conseil qui nomme un magistrat,
de La Rive, pour enquêter et entendre Necker Père
et le chirurgien Meschinet qui aurait pansé la cuisse
de son fils. Apparemment, les deux hommes nièrent tout
en bloc.
Le procès [Une enquête approfondie est alors
menée, qui accable Vernes. Quarante-deux témoins
sont entendus. Necker s'enfuit à Lyon tout en communiquant
par lettres avec son aimée. A Genève, les ragots
vont bon train.] Entre-temps, Dorothée avait quitté
le domicile conjugal le 15 octobre pour se réfugier
chez un parent, le sieur Des Bergeries, «en pays étranger».
En fait, ce pays étranger n'était qu'à
quelques kilomètres des murs de Genève, dans
la commune de Pinchat sur Savoye, comme on l'appelait alors.
Ce qui fut l'occasion d'un ragot supplémentaire: «Mme
Vernes est en Savoie. On dit qu'elle est grosse et qu'elle
déclare que c'est de Necker...» A présent,
on ne pouvait plus rien arrêter.
Le 27 octobre, Pierre Vernes étant introuvable, le
Petit Conseil arrête que «le sieur Vernes soit
proclamé à son de trompe, façon accoutumée.»
Finalement, pour s'épargner une plus grande humiliation,
Pierre Vernes se présenta de lui-même au Tribunal
le 3 novembre et fut immédiatement incarcéré
et interrogé. [Necker demanda un congé de son
poste d'enseignement.] Non seulement la demande fut rejetée,
mais le Tribunal ordonna à Necker de rentrer sur le
champ à Genève et de rapporter les vêtements
qu'il portait le 1er octobre. Necker refusa d'obéir
et se contenta d'envoyer une lettre au Premier Syndic qui
la fit lire au Tribunal le 10 novembre. Il demandait à
nouveau la permission de partir, invoquant des raisons de
la plus haute importance qui le mettaient dans l'impossibilité
de se rendre à Genève et terminait par ses regrets.
Dès le lendemain après l'audition de Pierre
Vernes, le Tribunal ordonna la comparution de Louis Necker
et Dorothée Goy... En vain. Le 21 novembre, le Tribunal
constata qu'ils étaient en fuite et décida de
les juger par contumace en même temps que Vernes.
[Les amants communiquent par lettres confiées à
Le Sage, ami de Necker. Ce dernier s'inquiète des ragots
qui courent à Genève et soupçonne son
ami de les alimenter.] Quand l'orage sera passé, [Necker]
avouera à demi-mots au vieil ami de sa famille, l'honorable
pasteur Jacob Vernet, qu'il a bien eu la tentation de s'enfuir
avec elle tout de suite après l'attentat: «Le
c÷ur et l'imagination échauffés par des
objets qui m'occupaient sans que rien ne se présentât
pour me distraire me mirent la main à la plume, et
me firent projeter un dessein bizarre et dangereux, dont j'eus
la satisfaction de voir qu'elle me détourna.»
Ultime hommage rendu à la femme aimée!
Le jugement Le 2 décembre 1760, le Tribunal rendit
sa sentence. Les trois inculpés étaient condamnés
à «être grièvement censurés,
à en demander pardon à Dieu et à la Seigneurie,
genoux en terre». Pierre Vernes devait en outre purger
un mois de prison et «tenir pendant une année
sa maison pour prison». Louis Necker: la peine de contumace,
quinze jours de prison, et la privation de son emploi de professeur
à cause des douze lettres retrouvées chez Dorothée.
Elle-même enfin était condamnée à
un mois de prison en chambre close, puis à tenir sa
maison pour prison pendant deux mois.
De l'avis général, on trouva les juges bien
plus cléments pour le mari trompé que pour les
amants en fuite. Comme le notait un témoin: «La
justice n'est pas faite pour être touchée de
la sympathie qui régnait entre eux.» Au lendemain
de la sentence, Lubières résume le sentiment
dominant: la compassion pour Vernes l'a emporté et
«le pauvre Necker a été sacrifié».
Un mois de prison pour l'homme qui a tiré, «vous
m'avouerez que l'on ne peut être traité plus
doucement. Il n'en est pas de même de M. Necker... privé
de son emploi, condamné à 15 jours de prison
et à être censuré». En revanche,
pas la moindre pitié pour l'épouse coupable:
«La plus criminelle à tous égards dans
cette malheureuse affaire... Elle ne mérite pas moins,
pour avoir perdu Necker qui n'a rien de mieux à faire
que de s'éloigner de sa patrie pendant quelques années
et de s'y faire oublier, et pour avoir été la
plus ingrate de toutes les femmes vis-à-vis de son
mari. Nous sommes très sévères sur les
m÷urs...» Quelques jours plus tard, le 8 décembre,
Louis Necker, pressé par son père ou par le
pasteur Jacob Vernet qui semble avoir fait office de son directeur
de conscience, se rendit au Tribunal «pour se soumettre
avec respect et soumission au jugement rendu contre lui».
Le 3 janvier, le Tribunal continuait l'avis du vénérable
Consistoire accordant le divorce à Pierre Vernes contre
Dorothée Goy qui avait «abandonné sa maison
dès le 15 octobre dernier et s'était retirée
en pays étranger». Finalement, chacun purgea
sa peine et ravala les larmes de l'humiliation. Necker sortit
de prison le 23 décembre, et quitta Genève le
jour même pour Paris. Vernes fut mis en liberté
le 3 janvier. Dorothée Goy rentrée à
Genève en février pour y subir sa peine recouvra
la sienne le 9 mars. On dit que ses charmes et son esprit
opérant toujours, «elle réhabilita par
son art sa réputation; on ne la crut qu'imprudente
et malheureuse». Necker, moins heureux, vit sa carrière
de savant brisée. Ne pouvant vivre à Paris de
son seul titre de correspondant de l'Académie des sciences
et ses relations avec d'Alembert s'étant refroidies,
il fallut abandonner toute ambition scientifique. Il rentra
dans la banque de son frère, Jacques, qui avait fait
fortune durant les dix dernières années, et
s'établit à Marseille en 1762.
Tout cela pour une passion amoureuse qui n'était peut-être
pas ce que l'on avait cru. En effet, personne n'avait prêté
attention à la déposition essentielle de Louis
Necker au Consistoire le 11 décembre, trois jours après
s'être rendu. «Interrogé s'il n'a pas eu
un commerce criminel avec la Demoiselle Dorothée Goy,
femme de Pierre Vernes? A répondu que non.» Dans
l'esprit de repentance où était alors notre
héros, il est peu probable qu'il ait menti au vénérable
tribunal. Il ne s'agissait donc que d'une chaste histoire
d'amour qui n'était criminelle que par l'indiscipline
des c÷urs. La curée Pour tous, il ne resta qu'une
vulgaire histoire d'adultère qui suscita des réactions
bien différentes des deux côtés des Alpes.
Quels que soient leur estime et leur regret pour Necker, les
Genevois, dans leur ensemble, approuvèrent leurs juges
qui ne faisaient que traduire leurs propres valeurs. La pureté
des m÷urs n'était pas un vain mot. Côté
français, on était stupéfait. L'académicien
astronome Joseph Lalande traduit à merveille le sentiment
commun lorsqu'il écrit à son correspondant genevois,
le très puritain Charles Bonnet, célèbre
naturaliste: «Je n'aurais pas cru que l'austérité
républicaine eut pu déshonorer un citoyen pour
les mêmes raisons qui font chez vos voisins la fortune
et la gloire des jeunes avantageux.» A quoi, Bonnet
répondit qu'il plaignait véritablement Necker,
«mais vous savez mon digne ami, combien les Républiques
doivent aux m÷urs». Rousseau, le Genevois de
Paris, marqua sa solidarité avec la famille Vernes
de la façon la plus inélégante à
l'égard de celle qu'il appelait deux ans plus tôt,
«la charmante», «la respectable» Madame
Vernes. II dit à son beau-frère, Jacob Vernes:
«J'ai appris les malheurs de M. votre frère et,
je l'ai plaint bien sincèrement. J'estimais beaucoup
votre belle-s÷ur sur le bien que vous m'aviez dit d'elle.
Quant à moi, je lui trouvais beaucoup d'esprit et encore
plus de prétention, et je n'ai guère vu que
les beaux esprits de son sexe et du nôtre fussent des
modèles de vertu.» Et pourtant, Dorothée
n'était guère différente de Julie!
Hypocrite Voltaire Tout aussi hypocrite, Voltaire adressa
un mot de compassion au même Jacob Vernes, évoquant
comme Rousseau les vertus de sa belle-s÷ur au passé:
«[Elle] m'avait beaucoup plu. Je la trouvais très
aimable.» Mais en même temps, il utilisa sans
vergogne cette malheureuse affaire contre les rigides contempteurs
du théâtre. C'était les mêmes, disait-il,
qui interdisaient la comédie à Genève
sous prétexte de protéger la vertu de ses habitants
et qui s'offusquaient davantage d'un adultère que d'une
tentative d'assassinat. Quand il apprit l'affaire, il ne manqua
pas d'en avertir d'Alembert au double titre d'ancien ami de
Necker et d'auteur de l'article «Genève»:
«Et ces bons mariages de Genève? Qu'en diriez-vous?
Votre professeur Necker n'allait point à la comédie,
mais il besognait la femme de Vernes le marchand... qui n'allait
pas à la comédie, [mais] a sanglé un
coup de pistolet à Necker le professeur.»Le verdict
connu, Voltaire, qui le trouve aberrant, ironise tous azimuts
dans des termes de plus en plus durs. A Madame d'Epinay qui
venait de passer deux ans à Genève et connaissait
certainement les trois protagonistes: «Ne regrettez
plus Genève, elle n'est plus digne de vous. Les mécréants...
trouvent bon... qu'un de leurs bourgeois, frère du
ministre Vernes, cocu de la façon d'un professeur nommé
Necker, tire un coup de pistolet au galant professeur.»
A d'Alembert à nouveau: «Je vous propose pour
problème de me dire si on est plus fou et plus sot
à Genève qu'à Paris. Je vous ai mandé
que votre ami Necker a demandé pardon au Consistoire,
et a été privé de sa professorerie pour
avoir couché avec une femme qui a le croupion pourri,
et que le cocu qui lui a tiré un coup de pistolet a
été condamné à garder sa chambre
un mois. Nota bene qu'un assassin cocu est impuni, et que
Servet a été brûlé à petit
feu pour l'hypostase.» Et pour finir au Marquis Tison
d'Argence: «Je n'aime point ces maudits huguenots. Nous
avons eu depuis peu un cocu à Genève... La petite
Eglise de Calvin qui fait consister la vertu dans l'usure
et dans l'austérité des m÷urs, s'est
imaginé qu'il n'y avait de cocus dans le monde que
parce qu'on jouait la comédie.» C'est ainsi qu'une
belle et malheureuse histoire d'amour servit d'argument politique
à Voltaire contre ses ennemis genevois. Même
si l'on faisait la part des outrances voltairiennes, tous
ceux qui avaient connu le brillant Louis Necker quelques années
plus tôt à Paris, regardaient Genève avec
étonnement. Aux yeux des Français, on avait
humilié un homme et brisé sa carrière
pour une bagatelle. L'article de d'Alembert si élogieux
pour le petit Etat perdait de sa crédibilité.
Genève la puritaine n'était peut-être
pas le paradis décrit par l'encyclopédiste.
L'histoire malheureuse de Louis et Dorothée avait eu
le triste mérite de montrer l'envers de la médaille.
Cet article est paru dans sa version intégrale dans
le numéro d'août 2001 de la revue universitaire
«Antemnae» (Via Ceresio 47, 00199 Rome).
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